"Une usine à l'entrée du village" : dans l'Eure, un projet de méthaniseur inquiète les habitants
À Fresne-Cauverville (Eure) entre Lieurey et Thiberville, un collectif d'habitants veut protéger son cadre de vie d'un projet de méthaniseur qu'ils jugent trop proche du bourg.
Au bord de la route départementale 28, entre Lieurey et Thiberville dans l’Eure, un calvaire se dresse devant un champ à l’embranchement de la route zigzaguant jusqu’au centre du village de Fresne-Cauverville, dont le bar et crêperie Le Billig a été repris en début d’année. C’est à cet endroit, près de la ferme SCEA du Coq Blanc du lieu-dit l’Épine que trois agriculteurs du secteur cultivent un projet de méthaniseur afin de produire du biogaz à partir de déchets agricoles (lisiers et fumiers de bovins, matières végétales…). Le projet est en cours d’examen par la préfecture de l’Eure.
Or, comme souvent dans les projets de méthanisation, les habitants des alentours n‘en veulent pas près de chez eux. Plus de 25 familles de Fresne-Cauverville et de la commune limitrophe d’Heudreville-en-Lieuvin ont eu des contacts avec un collectif s’opposant à son emplacement
« Cela nous paraît absurde de coller une usine à l’entrée du village », affirme Sylvain Ollagnon, l’un de ses chefs de file. Son dôme culminerait à 14 mètres, « l’équivalent d’un bâtiment de trois étages ».
D’après l’extrait du dossier de demande de déclaration ICPE déposé par les porteurs de projet auprès de la préfecture de l’Eure, « le tiers le plus proche est situé à plus de 165 m à l’Est du projet (emprise) et à plus de 200 m des ouvrages de digestion ». Plusieurs dizaines de maisons sont situées entre 250 mètres et 1 km du lieu, rue des Pruniers par exemple.
Risque de nuisances
Dans un texte distribué aux habitants, le collectif identifie sept types de nuisances que le méthaniseur risque de générer :
- « Odeurs persistantes » liées non au digesteur en lui-même, mais « au stockage et à la fermentation des matières organiques ».
- « Nuisances sonores intermittentes » : « Nous sommes allés voir différentes unités et il y a un bruit, celui du moteur qui tourne toute la journée et permet d’envoyer le gaz dans le réseau », explique un autre habitant membre du collectif.
- « Augmentation du trafic de poids lourds pour acheminer et épandre » les matières.
- « Risque d’effondrement des marnières présentes sur la commune », plusieurs marnières ayant déjà bloqué des routes plusieurs mois ces dernières années.
- « Risque de pollution des sols et de l’eau ou d’incident majeur ».
- « Atteinte au paysage rural ».
- « Dévalorisation immobilière de l’ordre de 20 à 30 % du prix de nos maisons ».
Bataille pour obtenir les documents
Les Fresnais ont appris l’existence du projet au cœur de l’été, cinq jours avant une réunion publique organisée le 17 juillet 2025, avec la participation des services de GRDF. Une soixantaine de personnes y a assisté.
On nous a présenté un joli programme, mais par la suite la mairie ne nous a pas communiqué le dossier technique. Elle n’a pas l’obligation de le partager mais aurait pu le faire.
Le collectif s’est épaulé d’un avocat, qui a contacté la préfecture. N’ayant pas reçu toutes les réponses, il s’est alors procuré le dossier par le biais de la Commission d’accès aux documents administratifs.
La demande de déclaration pour les installations classées décrit le projet. Préfosse, quatre silos, digesteur et post-digesteur de 2 281 m3 respectifs, chaufferie, chaudière, unité d’épuration, fosse de stockage de digestat, locaux techniques… L’ensemble prévoit de nombreux bâtiments, pour une capacité de traitement de moins de 30 tonnes de matières par jour (lisier, fumier, ensilages d’herbe, de maïs et cultures intermédiaires).
Après la parution de papier de cet article, l'avocat du collectif a obtenu le plan du projet.

Une moyenne quotidienne qui n’est pas fixée au hasard d’après les habitants. Avec « moins de 30 tonnes par jour, pas besoin d’enquête publique », explique Sylvain Ollagnon. Une déclaration ICPE suffit, par rapport à un enregistrement ICPE plus contraignant.
Si le méthaniseur est construit, le collectif redoute une augmentation future de sa capacité. Contactés par L’Éveil, les agriculteurs concernés ont fait le choix de ne pas communiquer pour le moment.
Un espace de stockage a été ajouté à la ferme du Coq Blanc ces derniers mois, « certainement pour stocker les intrants, car il faut les stocker trois ou quatre mois pour commencer la fermentation », suppose l’habitant. Questionné sur ces nouveaux murs de plusieurs mètres, le maire de Fresne-Cauverville, Didier Tréfouel, répond que cette construction n’a rien à voir avec le méthaniseur : il s’agit d’un « bâtiment de stockage de maïs présent dans toutes les fermes ».
Le terrain des cultivateurs et éleveurs, en bord de route, serait déjà viabilisé. « C’est pratique pour eux, mais ça va devenir nocif pour 200 habitations autour », considère Sylvain Ollagnon.
Ce professionnel de la gestion locative a racheté en 2017 une belle demeure à colombages à Fresne-Cauverville, qu’il s’échine depuis à rénover et loue de temps en temps. « Ma maison est la plus éloignée, mais je raisonne dans l’intérêt du village », indique le résident secondaire qui le trouve « charmant, typique » et aime « le calme et la vue sur la campagne ».
Une nouvelle réunion en janvier
Le projet est actuellement entre les mains de la préfecture de l’Eure. De Fresne-Cauverville, Saint-Aubin-de-Scellon et Noards, les agriculteurs Alexandre Testu, Thomas Guichard et Matthieu Guichard, rassemblés au sein de la société Épinergie créée en février 2025, ne souhaitent pas s’exprimer avant la décision de la préfecture.
Contactée par L’Éveil, celle-ci ne répond pas davantage aux questions en suspens mais annonce que « la mairie de Fresne-Cauverville prévoit la tenue d’une réunion publique mi-janvier 2026 avec les services de l’État, pour échanger avec la population sur ce projet. »
Didier Tréfouel, le maire de Fresne-Cauverville, est favorable au projet. Lui aussi est allé visiter des méthaniseurs et tire un constat olfactif différent des habitants : « On ne sent absolument rien. »
D’après le maire, il n’y a pas eu de vote au conseil municipal sur le sujet, néanmoins abordé en séance. « Tout le monde pratiquement est pour, sauf un conseiller », indique l’élu qui a l’intention de se représenter en mars.
Les habitants craignent que le méthaniseur à cet endroit, s'il est concrétisé, devienne un calvaire pour eux.
Les habitants craignent que le méthaniseur à cet endroit, s’il est concrétisé, ne devienne un calvaire pour eux. ©EG
Aux yeux de Sylvain Ollagnon « pour le village, cela ne génère aucun revenu, ni le gaz ». L’objecteur de conscience estime que « la mairie n’a pas assez fait la balance entre l’intérêt général et l’intérêt des particuliers ».
Ce sera paysagé autour, on plantera des arbres sur un talus de plusieurs mètres pour cacher le stockage. Ça, j’y tiens.
Didier Tréfouel, maire
« Le talus prévu ne fera pas totalement le tour de l’unité » et les arbres ne cacheront pas tout, remarque un habitant de Fresne-Cauverville qui aura vue sur les dômes. Il précise que les agriculteurs aimeraient les enterrer en partie pour gagner quelques mètres… si l’état du sol le permet : « Sur le site des marnières de l’Eure, on peut voir que la parcelle juste à côté est un vrai gruyère. »
19 km de réseau de gaz ?
Le dossier prévoit que l’installation produise 636 000 m3 de biométhane par an, soit de quoi chauffer plus de 500 maisons. D’après les habitants qui ont assisté à la réunion, elle pourrait être reliée au réseau de biogaz de Bernay. Soit « 19 km de gazoduc » pour Sylvain Ollagnon. Le raccordement reviendrait au fournisseur de gaz GRDF. « Cela va coûter des centaines de milliers d’euros. Nous sommes dubitatifs quant au retour sur investissement », affirment les habitants.
Ils craignent que la création d’un pipeline suscite des vocations chez d’autres agriculteurs et que d’autres méthaniseurs essaiment autour de l’axe entre Bernay, Thiberville et Lieurey.
L’Éveil de Pont-Audemer a sollicité GRDF à ce sujet. L’entreprise répond : « Concernant le projet évoqué, il s’agit d’un projet non porté par GRDF, actuellement en phase de validation administrative auprès des services compétents. À ce stade, toutes les informations ne sont pas définitives ou communicables par GRDF. »
L’une des missions de GRDF est l’exploitation du réseau de gaz et, le cas échéant, la réalisation des travaux de raccordement si le projet est techniquement et réglementairement raccordable. L’estimation des travaux et leur financement ne peuvent être précisés qu’une fois le projet définitivement arrêté.
GRDF
GRDF tient aussi à rappeler : « Pour ce type de travaux, tous les projets respectent la réglementation en matière de sécurité et d’environnement, sous le contrôle des services de l’État. »
Si le projet semble bien engagé dans les tuyaux de l’administration, les habitants gardent l’espoir qu’un autre site sera préféré, parmi les 500 hectares de terre des exploitants agricoles. Sylvain Ollagnon résume : « Notre but n’est pas de nous opposer de but en blanc au méthaniseur, mais nous préférerions un autre endroit plus discret, pas proche du village et des habitations. »