Méthanisation : la fin du tarif de rachat garanti du gaz inquiète la Chambre d'Agriculture de Normandie
L'État met progressivement fin au tarif de rachat garanti du gaz produit en injection. De quoi bouleverser à nouveau la filière, selon la Chambre d'Agriculture de Normandie.
Département français considéré comme le champion de France en matière de méthanisation, l’Orne a pu bénéficier de larges soutiens de l’État et de la région Normandie, notamment depuis 2020. Mais le vent est peut-être en train de tourner plus vite que prévu. En 2025, la Normandie annonçait la fin des aides. Et le 10 août 2026, dans un certain anonymat, l’État s’est désengagé des tarifs de rachat garanti du gaz en injection. Est-ce la fin de la méthanisation agricole à l’échelle d’une ferme ? Conseiller énergie à la Chambre d’Agriculture de Normandie, Mathieu Poirier y répond.
Avez-vous constaté des tensions cet été, avec la sécheresse, entre les cultures dédiées aux méthaniseurs, et celles dédiées aux animaux ?
Il y a des tensions, c’est sûr, mais nous avons eu un message très clair : priorité à l’alimentation des bêtes. Et on a observé que des méthaniseurs ont laissé du maïs à des éleveurs pour leurs bêtes. Ils se sont organisés entre eux.
Il a pu y avoir des sujets très localisés, mais pas de dérèglement majeur. Il faut savoir que le tonnage total de maïs dans les méthaniseurs correspond à 7 % du volume total. Et si l’on prend le total des cultures, seuls 3 % des champs de maïs sont dédiés à la méthanisation. Cela reste raisonnable. Mais il faut admettre qu’après le colza pour les biocarburants et le lin pour le textile, la méthanisation est une filière en plus dans l’ensemble des surfaces.
Est-ce que les cours des marchés peuvent se trouver déréglés par la méthanisation ?
C’est une crainte, mais ce n’est pas une réalité. Si on fait de la route pour récolter du maïs très loin, franchement, ce n’est plus intéressant. Donc c’est très local, entre voisins, que cela peut se négocier, parfois hors des prix du marché. Mais la plupart des méthaniseurs agricoles ne vont pas aller chercher du maïs à 20 ou 30 km à la ronde.
Vous différenciez les méthaniseurs agricoles des industriels ? Pouvez-vous développer ?
Dans l’Orne, ils sont majoritairement agricoles, c’est-à-dire à l’échelle d’une seule ferme, avec 10 000 à 11 000 tonnes d’intrants bruts par an. Pour l’industriel, on traite entre 30 000 et 40 000 tonnes et on utilise beaucoup de matières hors agricoles. On en voit une seule dans l’Orne, du côté de Messei. Il n’y a pas encore de grands projets industriels dans le département, mais ça pourrait changer.
Pourquoi ?
Un arrêté est sorti le 10 août 2026. L’État va mettre fin au tarif de rachat garanti du gaz produit en injection. C’était le cas pour les agriculteurs, souvent avec des prix fixés, pour un rachat avantageux sur 15 ans. Seules les petites exploitations, qui produisent moins de 13 GWh/an, peuvent encore déposer des dossiers jusqu’au 31 décembre. Pour les autres c’est terminé. Les objectifs de la Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) restent les mêmes.
L’objectif est de remplacer une partie des énergies fossiles, mais avec ces nouvelles mesures, je ne vois pas comment on va pouvoir les atteindre. Pour les nouveaux projets, il faudra passer soit par un contrat en gré à gré avec un acheteur de gaz, soit par un appel d’offres.
Fourrage : les syndicats en alerte cet été
Cet été, les syndicats ont tous appelé à la prudence concernant les méthaniseurs, avec un message clair : priorité aux bêtes. « Cela s'est globalement bien passé, les producteurs de gaz ont laissé du maïs pour les éleveurs. Mais on focalise toujours sur la méthanisation, alors que le gros souci de l'été, c'était surtout la combinaison de la canicule et la sécheresse, sur nos sols qui retiennent peu l'eau. Les rendements ont été assez mauvais, notamment sur le maïs qui a besoin d'eau », retient Sylvie Delye, président de la FDSEA. En Bretagne, la FDSEA avait officiellement tenu le même discours aux producteurs de gaz. Ce qui avait fait réagir la Confédération paysanne de l'Orne. « La situation actuelle confirme la nécessité d'appliquer strictement la réglementation. Les contrôles doivent être renforcés afin de vérifier la cohérence entre le cubage des méthaniseurs, les effectifs animaux réellement présents sur les exploitations et les approvisionnements déclarés. Un méthaniseur ne peut pas être dimensionné sur des effluents qui n'existent pas. [...] Quand les animaux manquent de fourrages, chaque hectare doit servir à nourrir, pas à produire du gaz. »
Que va-t-il se passer pour la filière ?
De mon point de vue, sur des territoires comme le Perche, on aura beaucoup moins de projets de méthanisation, mais ils seront beaucoup plus gros. Avec des projets portés par des développeurs industriels qui ont les moyens de les financer. On s’attendait à du changement avec une baisse progressive, avec une période de négociation. Mais un arrêt total, ce n’était pas prévu si tôt, et cela bouleverse un peu tout le monde.
En clair, la filière ne peut pas survivre sans soutien de l’État ?
Elle peut exister, mais avec de grosses installations. Il y a de la place pour tout le monde, mais c’est vrai que ce n’est pas le meilleur signal pour nous, car la valeur ajoutée pourrait échapper à terme aux agriculteurs, alors que cela représentait pour eux un vrai complément de revenus. Pour ceux qui sont déjà lancés, pas de problèmes, mais pour les petits qui montaient des projets, ce sera nettement plus dur.
La question de la transmission des fermes est un enjeu majeur. Les méthaniseurs installés ne rendent-ils pas l’équation encore plus compliquée ?
C’est une vraie question, oui. Un méthaniseur, c’est environ 5 millions d’euros. Donc pour racheter ce genre de fermes, clairement, il faudra passer par des sociétés avec des parts et donc avec un certain capital. On pourrait voir de grosses sociétés d’énergie s’intéresser à ces exploitations, notamment dans l’idée de « verdir le gaz ». C’est pour cela qu’il faut permettre de maintenir au maximum une activité portée par des agriculteurs et rester attractif.


