Inquiétude de deux scientifiques, « la méthanisation fait peser des risques sur notre avenir »

  — Jean-Claude Bonnemère — 9 octobre 2022


La conférence donnée par deux scientifiques du CNRS de notoriété nationale, Gérard Fonty et Daniel Chateigner, sur la thématique de la « méthanisation agricole », a fait salle comble à Assier, le 1er octobre 2022, à l’occasion de la 10 Fête des faucheurs.

« Deux scientifiques qui font autorité sur le sujet ! » ainsi ont été présentés Gérard Fonty, directeur de recherche émérite au CNRS, spécialiste de l’écologie microbienne, président du GREFFE (GRoupe sciEntifique de réFlexion et d’inFormation pour un développement durablE) (1) et Daniel Chateigner, professeur à l’Université de Caen-Normandie, physicien cristallographe et chercheur au Laboratoire de Cristallographie et Sciences des Matériaux (CRISMAT) au CNRS et coordonnateur du Collectif Scientifique National pour une Méthanisation raisonnée (CSNM) (2). Le premier intervenait en présentiel, le second par visio, tous deux attachés à présenter les enjeux de la méthanisation, pour les années qui viennent.

Un enjeu civilisationnel

Processus de transformation de la matière organique en biogaz, méthane et gaz carbonique, tel qu’il se produit naturellement dans les marais, les appareils digestifs de l’homme ou de l’animal, la méthanisation a été érigée en procédé industriel ou semi-industriel, « sans en mesurer toutes les répercussions pour la nature » soulignent les deux scientifiques.

« Tout est bien plus complexe, qu’on veut bien le laisser entendre », insiste Gérard Fonty, en indiquant que la fermentation s’exerce en présence de plusieurs milliers d’espèces de microbes. Premier constat : il faut dépenser de l’énergie pour porter les produits soumis à la méthanisation à un certain niveau de température. Ensuite il importe de compter sur une variété d’intrants (effluents agricoles, déchets de l’industrie agro-alimentaire, d’abattoirs, eaux de lavage, boues…) lesquels vont produire plusieurs types de gaz : méthane, gaz carbonique, mais aussi du sulfure d’hydrogène. Or, seul le méthane est la source d’énergie recherchée, d’où la nécessité d’épurer les gaz produits pour ne conserver que le méthane. Le CO2, effet de la méthanisation est donc rejeté dans l’air. « Le biogaz doit être hygiénisé, d’où la nécessité de faire appel à une nouvelle source d’énergie, afin de parfaire cette étape » précise Gérard Fonty. Face au constat selon lequel la méthanisation en milieu agricole est vendue comme un procédé vertueux et source de revenus pour les agriculteurs, les deux scientifiques s’interrogent sur les motivations de cette démarche et estiment que la question a été mal posée dès le départ. « Nous sommes face à des enjeux civilisationnels ! » affirment-ils.

Pourquoi la méthanisation agricole pose problème

Le lisier, les matières organiques, sont le résultat de ce qui a été digéré… or, à eux seuls, ces éléments ne peuvent fournir suffisamment de méthane, d’où la nécessité d’ajouter des matières végétales ou des déchets de l’agroalimentaire. De plus, le digesteur doit être chauffé et le biogaz doit être traité ; « autant d’étapes consommatrices d’énergie et génératrices de gaz à effet de serre », observent les scientifiques. Si ce n’est une source de revenus pour l’agriculteur ou la société industrielle qui l’exploite, le méthaniseur est susceptible de générer des pollutions diverses : odeurs, fuites, pannes, volatilisation du gaz NH4 (toxique)… D’autres conséquences, plus difficilement mesurables, sont redoutées à moyen et long terme, suite aux épandages de digestat : la dégradation de la biodiversité des sols et la perte de leur fertilité, en raison de risques de maladies chroniques, notamment. « Ce procédé n’est pas en adéquation avec le développement durable ! » tonne Gérard Fonty. À la question de savoir si les digestats épandus sur les sols peuvent être considérés comme de bons fertilisants, il est fait valoir qu’il s’agit d’éléments dégradés et que l’azote des digestats prive les micro-organismes du sol de leurs fonctions, affaiblit la diversité microbienne. « Avec les épandages de digestat, le sol ne peut que s’appauvrir, sa fertilité ne peut que diminuer, il faudra procéder à des apports : la méthanisation apparaît comme un concurrent de l’écosystème des sols et n’est pas compatible avec la biodiversité des sols » affirme haut et fort Gérard Fonty. « Faire du sol un producteur d’énergie, n’est pas sa vocation ! » renchérit Daniel Chateigner. Constat sans appel : la méthanisation porte atteinte à notre sécurité et souveraineté alimentaire ; elle est un non-sens civilisationnel ! conclut Gérard Fonty. « Nourrir les hommes reste l’objectif premier du développement durable, l’alimentation le premier objectif au regard de la santé, or, force est de constater que la méthanisation agricole ne va pas en ce sens » continuent les deux scientifiques. « La méthanisation est une voie sans issue » enchaîne Daniel Chanteigner, estimant que ce procédé renvoie trop de CO2 dans l’atmosphère, alors précisément qu’il est urgent de le réduire le plus possible.

On recense en France 1 600 méthaniseurs, un chiffre qui devrait être porté à 7 000 (soit l’équivalent de la surface agricole utile de 8 départements) si l’on veut compter sur ce procédé pour se passer du gaz russe. Ce qui implique que pour faire tourner ces méthaniseurs, il convient d’incorporer des productions agricoles de végétaux. Déjà 370 000 ha de cultures en France, sont dédiées à la méthanisation (cives ou maïs), soit l’équivalent de la surface agricole utile d’un département.

Daniel Chanteigner observe que les panneaux solaires permettent de produire 200 fois plus d’énergie que la biomasse. Dans le Lot, on compte plus de 6 méthaniseurs en fonction et 108 sont en projet, pour une implantation moyenne d’un méthaniseur tous les 17 km. Au niveau national, 11 accidents sur des méthaniseurs ont occasionné des pollutions de cours d’eau. Daniel Chanteigner dresse le constat d’une baisse du carbone organique des sols et met en cause l’agriculture intensive, que la méthanisation ne fait qu’aggraver. Il termine en demandant que les subventions soient accordées à ceux qui s’appliquent à assurer une agriculture durable et vertueuse, plutôt que de continuer vers une impasse ! À ses yeux : « la méthanisation fait peser des risques sur notre avenir ».


(1) Le GREFFE est une association qui traite le thème du développement durable en s’appuyant essentiellement sur des données scientifiques. Il permet une approche globale des problèmes traités sous un angle scientifique non contestable, grâce à l’association des différentes compétences de ses membres en biologie, écologie, agronomie, nutrition, géographie, sciences économiques et sociales, médecine, physique et chimie. Ses membres sont des scientifiques issus d’institutions nationales et internationales (CNRS, INRA, université, Institut de Recherche et Développement, ANSES, FAO).
(2) Le CSNM s’est fixé pour objectif de passer en revue tous les aspects de la méthanisation qui font l’objet de fiches thématiques validées par consensus par les scientifiques du CSNM. Ces fiches montrent toutes les impasses faites dans la précipitation de la mise en œuvre de cette filière, par ailleurs largement subventionnée par l’État et les collectivités territoriales.

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