Eau d'Evian : Mal conçu, le méthaniseur pollue et coûte cher


  Le Dauphiné — Le  28 juillet 2022


La méthanisation, c’est ce procédé qui permet de produire du biogaz à partir des déjections animales. Un gaz vert en plein boom, poussé par les politiques publiques. Sous l’impulsion du groupe Danone, le plateau de Gavot a le sien depuis la fin de l’année 2016.

Pourquoi Danone ? Le géant de l’agroalimentaire a à cœur de protéger sa ressource économique : l’eau minérale d’Evian, dont les nappes phréatiques se situent juste en dessous du très agricole plateau de Gavot. En clair, il s’agit d’inciter l’agriculture locale à des pratiques vertueuses pour ne pas risquer de gager la qualité de l’eau embouteillée.

Alors depuis 2016, le méthaniseur permet d’épandre, sur les terres de la quarantaine d’agriculteurs partie prenante, des digestats “maîtrisés” issus de la méthanisation. L’outil produit aussi (et quasi accessoirement) compost et biogaz.

Oui mais voilà, ça fonctionne mal. “Depuis 2019, Terragr’Eau (NDLR : le délégataire) doit faire face à des contraintes techniques qui mettent en difficulté l’équilibre économique attendu. Ces contraintes concernent principalement un sous-dimensionnement des capacités de stockage du site et un manque d’apport de biodéchets qui permettraient un meilleur rendement”, expliquait - pudiquement - le 20 juin la Communauté de communes du pays d’Évian et de la vallée d’Abondance (CCPEVA), propriétaire du site, dans un communiqué.

Depuis cette date, la collectivité a fait un pas de plus vers la reprise en gestion directe du méthaniseur en acceptant l’étalement sur cinq ans de la charge d’un million d’euros, coût de sortie de Terragr’eau de la délégation de service public. Un délégataire, qui avant ça, avait déjà attaqué « régulièrement au contentieux la CCPEVA pour être indemnisé sur les manques à gagner. »

« C’est un outil uniquement fait pour permettre à la société des eaux d’Evian de maintenir un taux de nitrates de 3,8 mg/l sur ses étiquettes. »

Daniel Magnin, maire de Maxilly.

 

Qu’est-ce qui dysfonctionne ?


Les défauts sont multiples et l’inventaire probablement non exhaustif. Primo, selon un ancien fonctionnaire de la CCPEVA, « rendements et capacité du territoire à produire des intrants ont été mal analysés en amont, ce qui induit entre autres aujourd’hui un surchauffage des intrants, plombés par environ 30 % d’eau parasite. »

Cette perte d’efficience est également exacerbée par un autre facteur : la diversification des sources d’approvisionnement. « Comme le lisier de cochon, avance Daniel Magnin, maire de Maxilly et élu de la CCPEVA. Et à accepter tous les intrants, pas forcément méthanogènes, on brasse beaucoup de fumier pour peu de production de gaz. »

Deuzio, la capacité de stockage des intrants est largement insuffisante. « L’équipement a été dimensionné comme si la quantité de fumier était la même hiver comme été. Mais l’été, les bêtes sont dehors. Et l’hiver, un fumier qui reste un mois en attente de collecte faute de stockage, aura perdu la moitié de sa fermentation », enseigne un agriculteur.

Tertio, mal conçues, les pales de brassage ne permettent pas d’atteindre le fond des cuves, amenuisant là encore le rendement de l’équipement.

Déjà une addition de 3,1 millions pour la collectivité et ce n’est pas fini


Dès 2019, 600 000 € ont été demandés par Terragr’eau à la CCPEVA au titre de l’exercice 2018 et 400 000 € à l’Apieme (association pour la protection de l’impluvium de l’eau minérale d’Evian) et Danone, soit 1M€ pour la seule année 2018.

Pour les exercices suivants, la subvention d’équilibre de la collectivité s’est chiffrée à 500 000 € annuels. En quatre ans, le “surcoût” pompé à la communauté de communes s’élève ainsi à 2,1 millions d’euros (M€). « C’est presque 1 500 € de pertes par jour. Un Smic ! C’est un scandale », traduit cet agriculteur.

Avec le million provisionné pour la sortie de la délégation de service public, l’ardoise atteint 3,1 M€.

Mais ce n’est pas tout. Pour pallier ces faiblesses et remettre le méthaniseur à flot, plusieurs millions d’euros seront également nécessaires. Car pour débrider pleinement les capacités de stockage, le déplacement de la déchetterie voisine est aussi à l’étude. « Mais là, on passe de 5 à 7, 8, voire 9 millions d’euros », s’insurge Daniel Magnin, pour qui « la politique politicienne qui tend à faire croire que de toute façon la déchetterie n’est plus aux normes ne passe pas. »

Construit pour protéger l’eau minérale d’Evian, le méthaniseur du plateau de Gavot se révèle être un gouffre énergétique et financier. Après cinq ans de gestion privée et en l’absence de rentabilité, le délégataire souhaite aujourd’hui se retirer, contraignant à une reprise forcée en régie intercommunale d’un équipement mal pensé et déficitaire. Chronique d’un scandale annoncé.

Une empreinte carbone monstre

« Vous vous intéressez à Danone-les-Bains ? » Cet habitant du village de Vinzier vide des déchets verts dans l’un des bacs qui approvisionne le méthaniseur depuis la déchetterie mitoyenne. La discussion s’engage sur la non-efficience de l’équipement et ses vertus écologiques contestées. « Au niveau de l’agriculture, c’est une bonne chose, c’est certain. Mais quel paradoxe ! Regardez ces tracteurs, ils doivent faire au moins 200 chevaux. J’ai été dameur, avec des engins de puissance moindre, on brûlait déjà plus de 250 litres de gazole par jour. Imaginez avec ça ! », pointe le quinquagénaire. Présenté vertueux par essence, le méthaniseur a effectivement une face cachée et un bilan environnemental plutôt discutable.

« C’est une aberration écologique »

Faute de matière première suffisante et de lisier de proximité, Terragr’eau a d’abord dû diversifier et élargir son assiette d’achalandage. « Que des norias de tracteurs apportent du fumier d’Abondance ou de Châtel… C’est logique, ça ? Non, c’est une aberration écologique ! », peste un éleveur bovin. Pour ce dernier, le périmètre de collecte des intrants serait d’ailleurs bien plus large et dépasserait le seul contour de la CCPEVA. « Faux », répond l’exploitant. Pas totalement toutefois pour Danone, qui interrogé sur la question, estime, lui, à « moins de 2 % » la part d’intrants externes au territoire. Pour le groupe agroalimentaire, « ces apports agricoles (externes) sont issus de la région Auvergne-Rhône-Alpes » sans en livrer davantage sur leur nature et provenance.

Une consommation de 50 000 à 75 000 litres de fioul par mois

Autre claque au bilan carbone : la débauche d’énergie fossile pour faire tourner le méthaniseur est énorme. D’après différentes sources, l’approvisionnement en fioul représente un plein (d’une capacité de 5 000 litres) tous les deux à trois jours, soit une consommation de 50 000 à 75 000 litres par mois. La dépense équivaut à la consommation moyenne de presque 400 maisons individuelles. Une hérésie pour un équipement promis dans le même temps à alimenter 800 foyers en biogaz. Un objectif toujours pas atteint, près de six ans après son lancement. De l’aveu même de la direction de Terragr’eau, « on en est loin. » Bref, le méthaniseur produit exactement ce qu’il aurait aussi dû combattre : une empreinte carbone monumentale.

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